Blog de Pierre-Valéry Archassal

Centenaire 1914-1918 : hommage à Armand Bouillot

Le mercredi 16 décembre 2015, la mairie d’Aubusson (Creuse) a rendu hommage à Armand Bouillot en donnant son nom à une allée de la ville.

Cette initiative, impulsée par l’Amicale laïque, entre dans le cadre de la commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale : Armand Bouillot est Mort pour la France le 28 septembre 1915, à 23 ans.

Jeune instituteur prometteur, recruté à Guéret dans la « classe 1912 » sous le matricule 1107, il était issu d’une famille très modeste et incarnait parfaitement l’ascension sociale républicaine.

 

 

 

Les origines familiales

Armand Auguste Bouillot est né à 11 heures du matin, ce 7 février 1892, au village du Prat, dans la commune de Saint-Maixant (23).

Il était fils de Pardoux Isidore Bouillot et de Marie Françoise Maufut, cultivateurs.

Les témoins de sa naissance furent Jean Justin Maufut, cultivateur, grand-père maternel de l’enfant, et Émile Jamot, instituteur public de Saint-Maixant.

 

Armand Bouillot avait un frère, Élie Jean Baptiste Lucioni Bouillot, dit « Lucien », né le 17 novembre 1883 à Fransèches. Il s’était marié le 22 juin 1911 à Puy-Malsignat avec Françoise Marie Lefaure. Ajourné pour « faiblesse » en 1904 et 1905, Lucien est déclaré bon pour le service en 1906 et est incorporé au 78e régiment d’infanterie le 6 octobre. Envoyé en congé le 12 juillet 1907 avec un certificat de bonne conduite, il est rappelé par le décret du 1er août 1914 et réintègre son régiment. Mesurant 1 mètre 61, Lucien avait les cheveux et sourcils bruns, les yeux gris, le front découvert, le nez moyen, la bouche moyenne, le menton rond et le visage ovale. Il est également Mort pour la France, le 14 février 1915 à Châlons-en-Champagne, de la suite de ses blessures au combat.

On peut noter que les deux frères avaient un degré d’instruction évalué à « 4 » lors de leur conscription, c’est-à-dire qu’ils avaient obtenu le brevet de l'enseignement primaire. Belle réussite pour ces enfants issus de familles extrêmement modestes de cultivateurs et de colons.

 

La jeunesse d’Armand Bouillot

Dans son discours inaugural de l’allée Armand Bouillot, Jean-Louis Azaïs co-président de l’Amicale laïque d’Aubusson a évoqué la jeunesse du jeune instituteur-soldat : « Inutile de rappeler la rudesse de la vie des paysans de ce début de siècle ; le machinisme était inexistant ou balbutiant et l’énergie nécessaire à l’exploitation était fournie par les animaux et les humains, pas de tracteurs, pas de moteurs à explosion dans les fermes de cette époque. Les enfants étaient sollicités pour les travaux des champs et souvenez-vous, les vacances scolaires avaient été organisées autour de ce complément d’énergie indispensable que représentaient les enfants. Le jeune Armand Bouillot a aussi participé à ces travaux agricoles mais il prend goût aux études dès l’école primaire. C’est un bon élève et son instituteur l’oriente vers ce corps d’élite de la IIIe république, les instituteurs de l’enseignement primaire, ces jeunes soldats de l’éducation, du civisme et de la laïcité, que Charles Péguy appelait, les hussards noirs de la république. […]

Après 3 ans de formation, à l’École Normale de Guéret, dont il sort avec la mention "Mérite un poste de choix", Armand Bouillot est nommé Instituteur adjoint à l’école publique de garçons d’Aubusson, rue Château-Favier. Il a 19 ans. Pendant 2 ans, il va prodiguer ses enseignements et son art va être loué par les rapports d’inspection qui évoquent un jeune maître attentionné, rigoureux, exigeant et promis à une brillante carrière au service de l’École de la République. Je cite le rapport de l’inspecteur primaire du 26/12/1911 : "Monsieur Bouillot, dès ses débuts, s’est placé parmi nos très bons maîtres. Je suis certain qu’avec la conscience professionnelle dont il est animé, il poursuivra inlassablement la réalisation des améliorations que comporte toujours la tâche d’éducateur" »

 

La brève carrière militaire d’Armand Bouillot

Lors du recrutement de 1912 à Guéret, la fiche de conscription militaire nous apprend qu’Armand mesurait 1 mètre 57, que ses cheveux étaient noirs et ses yeux châtains. Il avait le front haut, le nez droit et le visage long.

Avant d’être engagé dans la Grande Guerre, Armand avait été incorporé le 8 octobre 1913 au 172e régiment d’infanterie. Arrivé au corps le lendemain comme soldat de 2e classe, il devint caporal le 1er mars 1914, puis sergent le 2 août de la même année.

Aspirant le 7 février 1915, il intègre le 407e régiment d’infanterie le 1er avril 1915.

 

Le dernier jour d’Armand Bouillot

L’« Historique du 407e Régiment d'Infanterie » (Imprimerie Berger-Levrault) raconte ce que vécut Armand Bouillot le dernier jour de son existence :

« Le 28 septembre 1915, vers 6 heures, des éléments du 2e bataillon (Masson) font irruption, sans aucune préparation d'artillerie, dans la première ligne allemande ; le mouvement général du régiment est déclenché ; bientôt l'ouvrage 123 est pris et dépassé par le 1er bataillon (Marchal) ; en peu de temps toute la première ligne ennemie est nettoyée avec le concours du 3e bataillon (Zelltner). Une attaque générale a lieu à 13 h 40, le 407e s'élance tout entier jusqu'à la troisième ligne ennemie, s'y maintient partout, la dépasse en certains points, des éléments du régiment poussent un instant jusqu'au bois de la Folie, tandis que la 11e compagnie s'accroche à découvert à la cote 140.

Il y a gros à parier que les grenadiers de la Garde qui faisaient « vis-à-vis » à la 11e compagnie, devant le bois de la Folie, ne sont pas encore revenus de leur effroi...

En tête, un grand lascar, monocle à l'œil, mi-anglais, mi-mexicain, ayant avec son fouet « tout du Cowboy », avec sa capote coupée au ras des fesses, « très peu de l'officier », rugissant des injures à faire pâlir les héros d'Homère... Derrière, cinquante, pas plus, cinquante démons, tout de glaise habillés, sabrant, piquant, brûlant tout ce qui s'oppose à leur passage... C'est la 11e compagnie avec son lieutenant, Gérar-Dubot. Comment s'étonner alors qu'accrochée au saillant de la Légion, elle tiendra en échec pendant quatre jours des contre-attaques fortes chacune d'un bataillon...

Les compagnies, réduites à soixante-dix ou quatre-vingts hommes, parfois commandées par des sous-officiers, résistent toute la nuit aux contre-attaques furieuses des troupes d'élite ennemies (notamment 3e régiment de la Garde à pied) et ne cèdent pas un pouce de terrain malgré la fatigue, le manque de munitions, l'absence de communications entre elles et avec l'arrière et surtout la boue qui rend les armes inutilisables et oblige les survivants à se servir des fusils pris à l'adversaire. »

C’est donc le 28 septembre 1915, qu’Armand Bouillot est tué d’une balle à la tête au lieu-dit « Cote 140 », sur le chemin de la crête de Vimy (commune de Neuville-Saint-Vaast, Pas-de-Calais). Il fut inhumé le même jour au cimetière des Pylônes à Mont-Saint-Éloi.

 

Il a fallu près de 6 mois pour que le décès d’Armand Bouillot soit transcrit sur les registres de l’état civil de Saint-Maixant, le 20 février 1916.

Voir la fiche d’Armand Bouillot dans la base des Morts pour la France du site Mémoire des Hommes

 

La lettre d’adieu

Sur le corps d’Armand Bouillot fut retrouvée une lettre d’adieu à ses parents qu’il avait écrite le 11 octobre 1914, qui ne devait être ouverte que s’il mourrait au combat.

« J’espère bien que cette lettre ne vous sera jamais adressée. Je l’espère, non pour moi, mais pour vous. Je désirerais vivement vous revenir sain et sauf pour vous combler de joie après votre cruelle attente. Mais prévoyons tout et supposons que vous receviez la présente lettre qui vous annonce ma mort. Alors il faudra vous faire une raison et savoir supporter facilement ce coup du sort. Vous vous direz : "Il est mort, tant pis" vous n’irez pas vous causer un chagrin inutile, bien plus nuisible.

Par expérience personnelle je suis assuré que vous tenez à moi d’une façon toute spéciale, plus peut-être qu’à mon frère et à ma sœur. En dépit de ces considérations, sachez supporter sans vous en attrister continuellement ce qui vous arrive. Avec du courage, cela vous est possible et c’est ma dernière volonté. Mon désir est que vous me regrettiez le moins possible ; c’est la meilleure façon d’honorer ma mémoire.

Votre tendresse, conservez là pour mon frère, pour ma sœur, conservez là surtout pour mon petit neveu Marcel ; ne vous apitoyez pas inutilement sur mon sort.

Je quitte Pérouse. Où va-t-on m’envoyer ? Je n’en sais rien. Si c’est pour retourner en face de l’ennemi, j’irai sans joie excessive, mais aussi sans une ombre de mécontentement. La seule chose qui me fasse de la peine, c’est de penser que vous me pleurerez peut-être, que, tout au moins vous serez inquiets à cause de moi. Je n’ai pas peur de la mort.

Mais si on vous adresse cette lettre c’est que la mort m’aura emporté et soyez certains que je ne serai pas mort en lâche. Vous pourrez être fiers de moi car j’aurai fait mon possible pour la défense de ma Patrie. Vous direz adieu de ma part à toutes les personnes qui me connaissent et qui s’inquiètent de moi. Vous direz adieu de ma part également, quand l’occasion s’en présentera à mes anciens élèves de l’année scolaire 1911-1912. Je fis beaucoup pour eux ; je m’attachai sincèrement à eux d’une affection toute fraternelle. Je fus tout au moins pour eux un grand camarade mais qui était inflexible au point de vue du travail et de la discipline. Je voulais leur bien et j’ai la satisfaction du devoir accompli car je ne fis rien que dans ce sens-là. »

 

Le choix de la rue à nommer

L’Amicale laïque d’Aubusson, sous l’impulsion de son président Pascal Sidrat a lancé en 2014 une opération de commémoration du Centenaire de la Guerre de 1914­-1918. Celui-ci nous explique comment et pourquoi le choix s’est porté sur Armand Bouillot : « Dans le cadre de ce travail de mémoire, il a été décidé de mettre à l’honneur un enseignant d’Aubusson, mort au combat en 1915.

Les recherches de la Commission du Centenaire ont permis de retrouver la famille de cet enseignant qui avait conservé de nombreux documents, lettres et photos, qui ont été la base d'un important travail de communication, notamment auprès des élèves des établissements scolaires de la région d’Aubusson. De même, une recherche aux archives départementales de la Creuse où sont déposés les dossiers de l’Inspection académique de la Creuse ont permis de retrouver les documents professionnels de cet enseignant creusois depuis son passage à l'École Normale de Guéret jusqu'à l'obtention de son poste d'enseignant dans une école d’Aubusson et son premier rapport d’Inspection.

En accord avec la municipalité d’Aubusson, il a été décidé d’honorer la mémoire d’Armand Bouillot par un geste significatif et pérenne. L’attribution de son nom à une rue d’Aubusson a été alors proposée. Il s'agissait alors de trouver le lieu le plus approprié à cette désignation. L’école où a exercé Armand Bouillot, ancienne école Chateaufavier, rebaptisée Jean Macé il y a déjà longtemps, est fermée depuis quelques années.... L’Amicale laïque d’Aubusson a son siège dans une ancienne école élémentaire, voisine de l’école maternelle Villeneuve. Entre ces deux écoles, une petite rue conduisant jusqu'à l'école maternelle ne porte pas de nom.

La Municipalité a proposé de donner le nom d’Armand Bouillot à cette allée, qui jouxte une ancienne école élémentaire dont la naissance correspond à l'entrée en fonction d’Armand Bouillot et dont l’architecture est caractéristique de ces écoles nées des Lois Ferry. L’allée en question conduit à l'école maternelle qui est le premier lieu de scolarisation des élèves d’Aubusson, rappelant ainsi que les objectifs d'éducation civique et de construction des compétences laïques commencent dès le plus jeune âge .... L’école Villeneuve se trouve également dans un quartier appelé à un bel avenir du point de vue culturel et touristique, l'ouverture de la Cité Internationale de la Tapisserie, face à l'école maternelle, verra l'allée Armand Bouillot au cœur de ce passage touristique important, rappelant ainsi à la mémoire de tous, usagers locaux et quotidiens ou visiteurs occasionnels, l'engagement de ce jeune enseignant aubussonnais. »

 

L’hommage de 2015

Extrait du discours de Jean-Louis Azaïs co-président de l’Amicale laïque d’Aubusson : « C’est le centenaire de la mort tragique d’Armand Bouillot qui nous réunit aujourd’hui ici pour honorer sa mémoire mais c’est un mort parmi les 18 millions de morts civils ou militaires de cette guerre. Dans le cadre du centenaire, et au-delà du contexte actuel, ce qui a guidé notre choix en proposant Armand Bouillot, c’est l’exemplarité de son engagement au service de sa patrie mais plus sûrement, c’est sa vie, son engagement pour les valeurs progressistes de laïcité, de liberté de conscience, de civisme, d’éducation.

Armand Bouillot, c’est un nom qui sonne bien pour cette allée qui mène nos enfants vers l’école publique, laïque et obligatoire de la République. »

 

Superbe hommage également de Michel Moine, maire d’Aubusson, par son discours dont voici quelques extraits : « J’ai un fils de 23 ans, qui n’a connu ni l’armée, ni la guerre. L’année de mes 23 ans, j’effectuais mon service militaire comme aspirant dans un pays en paix. À 23 ans, mon père instituteur était sergent appelé en Algérie. À 23 ans, l’instituteur d’Aubusson Armand Bouillot, aspirant, était foudroyé le 28 septembre 1915 à Neuville Saint Vaast, d’une balle en pleine tête, pendant les batailles de l’Artois, lors des offensives de l’armée française. […]

Quand Armand Bouillot naît à Saint-Maixant le 7 février 1892, il ne sait pas encore qu’il va devenir le pur produit de ce qu’on appellerait aujourd’hui la méritocratie républicaine. La troisième République va jeter les bases de notre France moderne. […] La conviction des Républicains, sous l’impulsion de Jules Ferry, c’est que l’école est l’instrument de l’émancipation du futur citoyen. […] C’est une véritable révolution sociale, qui pousse tous les petits français à apprendre ensemble sur les mêmes bancs les enseignements fondamentaux, qui garantissent à tous une chance égale de s’élever socialement. Le rêve républicain devient une réalité. Mettez-vous à la place de ces fils d’agriculteurs creusois pour qui l’exemple de Martin Nadaud n’est plus inaccessible… Mettez-vous à la place de nos compatriotes de l’époque, pour qui le combat pour une société plus juste est, tous les jours, jalonné de progrès, eux pour qui la devise de la République, Liberté Egalite Fraternité, est une réalité qui guide l’évolution de leurs conditions de vie. […]

J’imagine la fierté d’Armand Bouillot et son émotion quand il franchit pour la première fois le porche de l’école où il venait enseigner après l’avoir si souvent franchi comme élève. J’imagine aussi ce jeune homme, à l’aube de sa vie d’homme, s’intéressant à son siècle, prêt à y être un acteur exemplaire. J’imagine sa farouche volonté républicaine de transmettre à ses élèves ce que ses maitres lui avaient enseigné. Je l’imagine répondre à l’ordre de mobilisation avec toujours présent à l’esprit ce sens de l'engagement qui le conduirait au sacrifice suprême pour le service de la République à qui il devait tout. Je l’imagine dans sa première mission, celle de former, encore et toujours, tout en se formant et en progressant lui-même jusqu’au grade d’aspirant, reconnu par ses chefs militaires, comme il l’avait été par ses maitres. Je l’imagine à la tête de ses hommes, courageux et déterminé, dans ce choc de civilisation, entre deux pays, deux cultures, deux sociétés que tout opposait depuis si longtemps. Je l’imagine, meurtri par la mort de son frère en février 1915. Je mesure l’attention et l’amour qu’il voue à ses parents pour lesquels il rédige une lettre, posthume, si touchante, si poignante. Armand Bouillot me devient familier. Il me devient proche malgré les générations qui nous séparent. Son destin brisé, cet avenir prometteur qui s’ouvrait à lui brutalement stoppé, ce que nous savons de sa courte existence, tournée vers l’autre, ce qu’il incarne d’une époque d’espérance et de construction sociale, ce chemin personnel guidé par les valeurs d’une République en devenir, nous le rendent sympathique et présent.

Il est l’une des presque 11 000 victimes creusoises de cette boucherie européenne. Sa génération née entre 1891 et 1900 connaît des pertes supérieures à 40 % de la classe d’âge. La population totale de notre département va reculer de près de 5 % au sortir de l’armistice du 11 novembre 1918. À cette disparition prématurée de jeunes adultes, il faut ajouter le déficit des naissances durant la guerre en raison de la séparation des conjoints. Ainsi, en 1936, les moins de 20 ans ne représenteront que 26,5 % de la population contre 41 % en 1851 ou 35 % en 1911. Les élites de notre département fournirent les contingents de ces jeunes officiers placés en tête de leurs hommes, en première ligne, aspirants, sous-lieutenants ou lieutenants, qui payèrent un lourd tribut à la victoire finale de nos armes. Notre responsabilité, à nous qui vivons en paix aujourd’hui mais pour combien de temps, c’est ce travail de mémoire auquel l’Amicale laïque d’Aubusson contribue si efficacement. On n’est jamais aussi motivé, et aussi convaincant que sur les valeurs qui nous vertèbrent.

Vive l’éducation, vive la citoyenneté, Vive la République laïque et universelle. »

Voir les commentaires et images sur le site de la ville d’Aubusson

 

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